3.
Les jurés ayant quitté leur box en file indienne, je regagnai la table de la défense tandis que le garde entrait dans la salle pour menotter mon client et le ramener à la prison du tribunal.
– Ce mec est un vrai menteur de merde ! me chuchota Woodson.
C'est pas deux Noirs que j'ai tués. C'est deux Blancs.
J'espérai que le garde n'avait rien entendu.
– Et si tu fermais ta grande gueule, hein ? lui chuchotai-je en retour. Et la prochaine fois que tu vois ce menteur de merde au gnouf, tu lui serres la main. C'est à cause de ses mensonges que le procureur s'apprête à laisser tomber la peine de mort et à proposer un arrangement à l'amiable. Dès que j'ai sa proposition, je reviens te la dire.
– Bon, mais... et si j'avais pas envie d'un arrangement tout de suite, hein ? me renvoya Woodson en hochant la tête d'un air théâtral. C'est un gros menteur qu'ils ont amené à la barre, mec.
Toute l'affaire devrait finir à l'égout. Hé, Haller, ça se gagne, des merdes pareilles, bordel de Dieu ! Tu refuses l'arrangement.
Je le dévisageai un instant. Je venais juste de lui sauver la vie, mais il voulait plus. Il s'en sentait le droit parce que le procureur n'avait pas joué franc-jeu... comme s'il était responsable de ce qui était arrivé aux deux gamins dont il venait de reconnaître l'assassinat !
– Hé, Barnett, ne sois pas trop gourmand, lui renvoyai-je. Je reviens dès qu'il me fait part de la nouvelle.
Le garde lui fit franchir la porte en acier donnant sur les cellules rattachées au prétoire. Je regardai partir mon client. Je ne me faisais aucune illusion sur lui. Je ne le lui avais jamais demandé directement, mais je savais que ces gamins du Westside, il les avait tués, tous les deux. Ça ne me regardait pas. J'avais, moi, seulement pour tâche de mettre à mal le dossier du procureur au mieux de mes capacités – c'est ainsi que fonctionne le système. C'est ce que j'avais fait et l'on m'avait fait cadeau de la lame. Je me préparais à m'en servir pour améliorer la situation de manière significative, mais réaliser le rêve que faisait Woodson de se distancier de ces deux cadavres qui étaient devenus noirs au fond de l'eau n'était pas dans mes cartes. Il ne l'avait peut-être pas compris, mais son avocat commis d'office, lui – et il était tout aussi sous-payé que sous-estimé —, s'en rendait parfaitement compte.
Le prétoire étant enfin vide, Vincent et moi nous regardâmes de nos tables respectives.
– Bien, dis-je.
Il hocha la tête.
– Et d'un, dit-il, qu'il soit bien clair que je ne savais évidemment pas que Torrance mentait.
– Ben voyons.
– Pourquoi aurais-je voulu saboter mon dossier comme ça ?
Je balayai son mea culpa d'un geste de la main.
– Écoute, Jerry, te fatigue pas. Je t'avais dit avant le procès que ce mec avait zyeuté le dossier de mon client dans sa cellule. Ça tombe sous le sens. Comme si mon client allait dire quoi que ce soit au tien qu'il ne connaissait ni d'Ève ni d'Adam, et ça, tout le monde le savait sauf toi.
Vincent nia énergiquement de la tête.
– Je ne le savais pas, Haller. Il s'est présenté spontanément, il a été testé par un de nos meilleurs enquêteurs et non, rien ne laissait entendre qu'il mentait et ce, aussi peu probable qu'il nous ait paru que ton client lui ait parlé.
Je rejetai son baratin avec un rire peu amical.
– Non, Jerry, pas « que mon client lui ait parlé ». Qu'il lui ait avoué ! Ce n'est pas tout à fait la même chose. Bref, tu ferais peut-être bien de réévaluer ton précieux enquêteur parce que pour moi, il ne mérite pas le fric que lui donne le comté.
— Écoute, il m'avait dit que ce type ne savait pas lire et qu'il était donc impossible qu'il ait appris ce qu'il savait en zyeutant le dossier. Et ton type ne lui avait pas parlé des photos.
— Justement ! C'est même pour ça que tu devrais te trouver un enquêteur un peu meilleur. Et que j'te dise, Jerry... En général, je suis assez raisonnable pour ce genre de trucs. J'essaie toujours de marcher avec le bureau du district attorney pour pas me le foutre à dos. Mais là, je t'avais averti de faire gaffe à ce type. Bref, après la suspension de séance, je vais me l'éventrer à la barre et vous aurez tous à y assister sans bouger.
J'étais complètement scandalisé, et je ne faisais pas que jouer la comédie.
— Ça s'appelle « ficeler le crétin », repris-je. Sauf que quand j'en aurai fini avec Torrance, il ne sera pas le seul à avoir l'air d'un crétin. Le jury saura ou bien que tu savais que ce type était un menteur, ou bien que tu es trop con pour t'en être rendu compte.
Ce qui fait que de toute façon, tu n'en sortiras pas sous ton meilleur jour.
Il baissa les yeux sur la table de la défense, la regarda d'un oeil vide et très calmement remit de l'ordre dans les dossiers qui s'empilaient devant lui.
– Je n'ai pas envie que tu l'interroges en contre, dit-il enfin tout doucement.
— Parfait. Tu arrêtes de nier et de me dire des conneries, et tu me trouves un arrangement que je...
— Je laisse tomber la peine de mort. Je demande seulement de vingt-cinq à perpète.
Je fis non de la tête sans la moindre hésitation.
— Ça ne suffira pas. La dernière chose que m'a lâchée Woodson avant qu'on l'emmène a été qu'il était prêt à risquer le tout pour le tout. Soit, pour le citer dans le texte : « Ça se gagne, des merdes pareilles, bordel de Dieu ! » Et je suis d'avis qu'il a peut-être raison.
— Bon alors, qu'est-ce que tu veux, Haller ?
— Quinze ans max. Je devrais pouvoir le lui faire avaler.
Vincent fit violemment non de la tête.
– C'est hors de question, dit-il. Ils me renverront aux petits vols à l'étalage si je te donne ça pour deux meurtres de sang-froid.
Vingt-cinq ans avec possibilité de conditionnelle, je ne peux pas aller plus loin. Vu la réglementation actuelle, il devrait pouvoir sortir dans seize ou dix-sept ans. Ce qui n'est pas si mal pour ce qu'il a fait, à savoir tuer deux gamins...
Je le regardai et scrutai son visage pour y trouver l'expression qui trahit. Et décidai que je ne pouvais pas faire mieux : Vincent avait raison, ce n'était pas une mauvaise affaire pour ce que Barnett Woodson avait fait.
– Je ne sais pas, répondis-je. Pour moi, il va me dire qu'il veut tenter le coup.
Vincent hocha la tête et me regarda.
– Dans ce cas-là, va falloir que t'essaies de le convaincre, Haller. Parce que moi, je ne peux pas aller plus bas et si toi, tu continues à l'interroger en contre, ma carrière au bureau du district attorney est probablement terminée.
À ce moment-là, ce fut moi qui hésitai à répondre.
– Minute, minute, Jerry. Qu'est-ce que tu es en train de me dire ? Qu'il faudrait que je passe la serpillière derrière toi ? Je te prends avec le pantalon autour des chevilles et c'est à mon client de prendre le truc dans le cul ?
– Ce que je te dis, c'est que c'est une offre équitable pour un type qui est coupable comme c'est pas permis. Plus qu'équitable même. Va lui causer et charme-le, Mick. Convaincs-le. On sait tous les deux que tu ne vas plus travailler bien longtemps au bureau des avocats commis d'office. Il se pourrait que t'aies besoin que je te rende un service un jour dans ce monde aussi vaste que méchant où y a pas de chèques qui tombent régulièrement.
Je me contentai de le fusiller du regard, mais enregistrai l'offre de quid pro quo. Je lui file un coup de main et un de ces jours, c'est lui qui m'aide pendant que Barnett se paie deux ou trois années de plus au gnouf.
– Il aura de la chance s'il tient cinq ans en taule, reprit Vincent. Alors, vingt ! Ça change quoi pour lui ? Mais pour toi et moi... On va monter en grade, Mickey. On peut se filer un coup de main dans cette affaire.
Je hochai lentement la tête. Vincent n'avait que quelques années de plus que moi, mais essayait de me la jouer vieillard plein de sagesse.
— Le problème, c'est que si je faisais ce que tu me suggères, je ne pourrais plus jamais regarder un client en face. Et j'ai l'impression que ce serait moi le crétin qu'on a ficelé.
Sur quoi je me levai et rassemblai mes dossiers. J'avais dans l'idée de retourner voir Barnett Woodson et de lui dire de tenter le coup. On verrait bien.
– On se retrouve après la suspension, lançai-je à Vincent.
Et je m'éloignai.